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Retour sur la journée d’étude du congrès 2015 « E-réputation, empreinte numérique, identité et place des bibliothèques sur le Web »

Nous reproduisons ici le compte rendu réalisé par Fanny Clain du SCD de Aix Marseille Université publié originellement  sur le site internet du BBF.

Merci à Fanny Clain et au BBF pour leur aimable autorisation.

Introduction de la journée par Julien Roche, vice-président et Grégory Miura pilote de la commission signalement et système d’information

Journée d’étude congrès ADBU 2015E-réputation, empreinte numérique, identité et place des bibliothèques sur le Web from ADBU on Vimeo.

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Le 45ème congrès de l’ADBU a été accueilli, du 29 septembre au 1er octobre 2015, sous le soleil automnal de Besançon. Entre la traditionnelle journée consacrée à la vie de l’association et la matinée politique, la journée d’étude avait cette année pour titre « E-réputation, empreinte numérique et place des bibliothèques sur le Web ». L’ouverture de cette journée, assurée par Julien Roche et Grégory Miura, respectivement vice-président et responsable de la commission Signalement et système d’information de l’ADBU, a permis de poser avec clarté et pertinence les contours et problématiques de la réflexion ainsi engagée.

Par la difficulté qu’elle a à s’émanciper du lieu physique et de l’imprimé qui constituent son identité historique, la bibliothèque se déploie sur le web avant tout comme une réplication de ce qu’elle propose dans l’univers des supports analogiques. En 2015 la forte présence des bibliothèques sur la toile d’une part, notamment via les réseaux sociaux, et l’augmentation des usages mobiles d’autre part rendent incontournable la réflexion sur ce que doit être la stratégie en ligne des bibliothèques : comment fonder et défendre sa réputation en ligne ? Quelle empreinte numérique laissons-nous et voulons-nous laisser ? Comment valoriser au mieux sur le web les contenus et services de la bibliothèque ?

FAIRE SOCIÉTÉ AVEC LE NUMÉRIQUE

La riche intervention d’Antonio Casilli (Maître de conférences en humanités numériques – Télécom ParisTech/EHESS. « Faire société avec le numérique : usages technologiques, structures sociales et modalités de négociation collective ), a permis de rappeler ou poser un certain nombre de fondamentaux au sujet d’internet, le premier étant que les réseaux sociaux ne sont pas nés avec Facebook. Un réseau social désignant en effet un ensemble d’individus liés par des relations, le terme renvoie à une structure sociale dont l’existence est bien antérieure à celle d’internet. Que nous soyons ou non sur Facebook, nous sommes tous et depuis longtemps membres de réseaux sociaux. Travaux scientifiques à l’appui, A. Casilli a poursuivi en prenant le contre-pied des opinions les plus communément admises au sujet d’internet qui, pour commencer, n’est en rien le triomphe de la solitude. Les usages d’internet s’étant considérablement développés dans les dernières décennies, la taille moyenne du réseau personnel de chacun est passée de 150 personnes en 1992 (Voir les travaux de Robin Dunbar) à 610 personnes en 2010. Dans le même temps la distance sociale entre les individus s’est réduite, les relations sur internet étant propices à créer de la transitivité : si je suis ami avec A et avec B, A et B peuvent devenir amis entre eux. Autre évidence battue en brèche, celle qui voudrait qu’internet ait sonné la fin de la vie privée. Mark Zuckerberg aura beau eu déclarer « public is the new social norm », il est établi que les usagers d’internet ne subissent pas de façon passive les changements de politique de confidentialité qui voudraient leur être imposés : quand le privé se voit déverrouillé, les usagers se surprotègent et sont à même d’imposer les conditions d’une négociation collective avec les géants d’internet, allant même jusqu’à faire pression sur les pouvoirs publics.

 

TRAVAILLER SON E-RÉPUTATION

Comment utiliser internet pour améliorer son e-réputation ? Les éléments de réponse apportés par Rémi Morin (Référenceur, Kiwilab (Besançon), agence de stratégie en communication. « E-réputation et empreinte numérique : quelles traces laisser sur le Net ? ») ne peuvent qu’être utiles aux bibliothèques cherchant à se doter d’une stratégie numérique. L’e-réputation a ceci de particulier qu’elle se construit dans l’accumulation et la durabilité : dans 90% des cas en effet, aucune suppression n’est vraiment possible sur le net, les contenus étant toujours copiés sur l’Internet Archive. Ce préalable posé, se construire une bonne e-réputation implique de faire un état des lieux de sa présence sur le web, de définir une stratégie (adapter les outils aux messages), d’animer son réseau. L’indispensable travail de veille et de contrôle des contenus sera facilité par des outils d’agrégation (identi.ca, Feedly). Enfin, quelques règles de bonne conduite permettent de prévenir les problèmes ou de savoir comment y répondre : ne jamais faire de faux, s’efforcer d’avoir un profil actif car celui-ci supportera toujours mieux les critiques, répondre systématiquement aux commentaires négatifs. Consacrer du temps (et de l’argent) à son e-réputation reste en définitive le meilleur moyen de créer et de conserver une identité numérique de qualité.

Journée d’étude congrès ADBU 2015 : E-réputation, empreinte numérique, identité et place des bibliothèques sur le Web from ADBU on Vimeo.

L’INFORMATICIEN ET LE BIBLIOTHÉCAIRE

Si le bibliothécaire est une voie d’accès au numérique, l’informaticien l’est aussi. Ce parallèle entre les deux professions a constitué le point de départ de l’intervention de Colin de la Higuera (Directeur de l’UMR LINA, Université de Nantes et ancien président de la Société informatique de France. « L’informaticien et les bibliothèques »), qui a posé l’apprentissage de l’informatique comme préalable indispensable à la maîtrise des enjeux de notre société numérique. Pour ne prendre qu’un exemple, assurer la sécurité et l’intégrité de son identité numérique, par le choix d’un mot de passe efficace, suppose de disposer de connaissances en algorithmique, en langage de données… L’enseignement de l’informatique ne formera pas pour autant de futurs escrocs du net. Cette crainte écartée, la clé de réussite d’un tel processus passe par la formation des enseignants et des éducateurs, que le projet « Class’Code » se propose de soutenir. Sur cinq ans, en ligne et dans 1500 lieux, l’ambition est celle de former 300 000 formateurs, y compris dans les zones géographiquement isolées ou socialement défavorisées. Soutenu au titre des programmes d’investissement d’avenir, le projet Class’Code pose comme principe que la maîtrise du code est un point d’entrée vers la science, la technique et la société. La création de ressources éducatives libres (REL) est au cœur de ce dispositif : telles que définies et soutenues par l’UNESCO, elles répondent à la « règle » des 5R (retain, reuse, revise, remix, re-distribute) et ne sont pas sans offrir les pistes d’un travail commun entre l’informaticien et le bibliothécaire.

S’APPROPRIER L’ESPACE NUMÉRIQUE POUR UNE INSTITUTION CULTURELLE ET SES USAGERS

Dans la continuité du mouvement pour le Linked Open Data (LOD), visant à passer d’un web de document à un web de données, est né le LODLAM, ou Linked Open Data for Libraries, Archives and Museums. C’est Antoine Courtin (Responsable de la cellule d’ingénierie documentaire à l’Institut national d’histoire de l’art. «Appropriation de l’espace numérique par les institutions culturelles : exposition des données et offre de services de médiation ») qui s’est livré à l’exercice difficile d’expliquer ces acronymes techniques. Le LODLAM est donc une application du LOD aux institutions culturelles que sont principalement les bibliothèques, archives, musées comme producteurs historiques de données culturelles. L’enjeu du LODLAM, pour ces institutions, non seulement est de libérer leurs données, les rendre accessibles à tous, mais plus encore permettre à tout un chacun de se relier aux données existantes et de les alimenter. Le partage et la production collaborative de ressources par un réseau informel et sans frontières de personnes, qu’elles soient professionnelles ou non mais toutes intéressées pour y participer, constitue le principe fondateur du LODLAM. Entrer dans le LODLAM revêt une importance politique pour les institutions culturelles et suppose de favoriser l’appropriation des contenus par les usagers, réels ou potentiels, de ces institutions. Plusieurs formes d’appropriation sont possibles. Le crowdsourcing en est une première, qui consiste en un appel à contributions pour alimenter, corriger, enrichir des données. On peut citer comme exemple le projet des Herbonautes, pour l’enrichissement collaboratif d’un herbier numérique à partir des collections du Muséum national d’Histoire naturelle. Par le crowdcurating ensuite, des internautes peuvent participer à la construction d’une exposition comme dans l’initiative portée par le Brooklyn Museum où la communauté en ligne a été invitée à proposer, évaluer, classer les œuvres de l’exposition photographique « Click ! ». Enfin, l’organisation d’un hackathon permet à une institution culturelle de regrouper autour d’un projet divers profils de professionnels et d’usagers qui, chemin faisant, créeront des ressources destinées à être partagées, modifiables et réutilisables. L’initiative Biblio Remix, expérimentée pour la première fois par les bibliothèques de Rennes, en est un brillant exemple.

STRATÉGIES NUMÉRIQUES APPLIQUÉES : RETOURS D’EXPÉRIENCE HORS DE NOS FRONTIÈRES

Les deux interventions en anglais de la journée sont venues illustrer ce que peut être une stratégie numérique appliquée à une institution culturelle de niveau universitaire. Perry Hewitt (Chief Digital Officer, Harvard University. « The Institutional Odyssey : Embracing Digital ») a tout d’abord exposé le plan numérique dont elle pilote le déploiement à l’université d’Harvard. Pas de réelle surprise sur les outils utilisés mais une stratégie cohérente et ajustée en fonction de chaque outil : Twitter pour diffuser l’information à l’usager sans qu’il ait besoin de la chercher par lui-même, Facebook et Instagram pour donner à voir la vie à Harvard, avec des informations choisies non pas pour leur pertinence ou leur sérieux mais plutôt pour leur caractère « personnel ». L’implication grandissante des membres de l’institution dans les réseaux sociaux permet d’assurer un contrôle des contenus par les individus eux-mêmes, sans avoir à craindre les plateformes d’internet.

Dernier intervenant de la journée, Rick Luce (Dean of University Libraries, Associate Vice President for Research, University of Oklahoma. « Approach of partnering with faculty and students emphasizing the creation of media and learning objects in support of student learning and faculty teaching and research ») a exposé la stratégie numérique des bibliothèques de l’Université d’Oklahoma, visant à favoriser la créativité entre étudiants. Cette ambition se fonde sur une analyse de la pédagogie du 21ème siècle, selon laquelle on apprend en faisant et dans la relation avec les autres. Des lors, si l’apprentissage est social, la bibliothèque universitaire doit l’être également pour être en adéquation avec les attentes des étudiants. Un projet de « Collaborative Learning Center », donnant largement la parole aux étudiants (et faisant l’objet d’une vidéo de présentation) a été élaboré et mis en œuvre. Entre autres innovations, il propose un laboratoire d’études numériques, permettant d’accéder à un studio d’enregistrement vidéo pour la création de « contes numériques », à une salle de réunion avec écran et à une salle de visioconférence, équipements tous à l’usage des étudiants. Une unité d’apprentissage en 3D, dotée de la technologie Oculus Rift, permet aux étudiants de travailler en réalité virtuelle. Enfin, un GPS interne à la bibliothèque, NavApp, permet de guider les usagers à travers les espaces et signale les événements de la bibliothèque. Le développement de ces différents projets, outre le gain qu’il constitue dans le service documentaire rendu à l’étudiant, a pour conséquence de positionner la bibliothèque au cœur d’un réseau de partenariats dont les soutiens permettront de poursuivre et d’approfondir les actions de modernisation.

Loin d’avoir été épuisé à la fin de la journée d’étude, le thème semblait toutefois avoir été cerné et les termes initiaux de sa réflexion dépassés : la bibliothèque ne doit pas seulement faire le pari du numérique mais tout autant celui du « social », le premier étant au service du second. Cela signifie qu’elle doit proposer, par l’innovation dont elle nourrit ses outils et ses services, les conditions du travail collaboratif, de l’échange de compétences, de la rencontre et du mélange des expériences et des profils.